Interview de Mathilde Lemée, CTO de Jolimoi

Mathilde a découvert la programmation à l’âge de 7 ans et depuis, elle n’a pas décroché : « C’était dans une association qui proposait des cours d’informatique. C’était très innovant car c’était il y a très longtemps, on faisait d’abord du dessin et ensuite on faisait un peu de programmation. Ça m’a donné le goût d’en faire mon métier. Ce que j’appréciais c’était de coder pour créer de nouvelles choses, mais aussi des LAN party, ce qui était assez rare pour l’époque ». Les années passent mais la passion reste intacte, elle intègre une école en 5 ans après le bac, Polytech Paris Sud. Mathilde cumule les stages dans différentes structures : « J’évoluais dans divers environnements ; mairie, petites entreprises, multinationales (Orange) ». 

C’est dans une SSII que Mathilde intègre le marché du travail, une expérience pas totalement aboutie : « Ma deuxième mission m’a moins stimulé. Je suis une passionnée et si je ne prends pas de plaisir dans mon travail, c’est moins agréable. Malheureusement, ce n’était pas possible d’arrêter la mission en cours de route. En sortant je suis devenue freelance en développement Java ». Nouvelle aventure pour Mathilde, qui découvre la réalité d’un entrepreneur : « J’ai rapidement décroché une mission, mais je l’avais très mal négociée (rires) car mon TJM était assez bas. Je travaillais avec un grand groupe mais je passais par une société de portage. Ça se passait très bien avec mon client, et la société de portage a augmenté mon TJM sans me prévenir… », une bonne expérience où Mathilde est montée en compétences sur de nombreux sujets : « J’ai pris confiance en moi et je me suis investie dans d’autres domaines en parallèle. Je me suis engagée dans des conférences, des meetups… J’ai beaucoup appris des personnes que j’ai rencontré ». 

Pour Mathilde, être freelance offre une grande liberté et une marge de progression importante, même si cela prive de certains bons côtés en entreprise : « En tant que jeune freelance, je le vois chez Jolimoi actuellement, tu ne peux pas grimper aussi vite tout seul qu’avec une équipe dans une entreprise, car on va te donner ce qu’il faut pour monter en compétences ».

Mathilde commence à donner des conférences sur « comment se lancer en tant que jeune freelance », mais aussi sur la qualité de code et plus précisément sur les tests. Elle est alors débauchée par Terracotta, en tant que Software engineer. Mais le contexte n’étant pas favorable, elle décide de partir pour se lancer dans le grand bain de l’entrepreneuriat. D’une nature fonceuse, Mathilde fonde Aetys, un studio d’applications ludiques et éducatives. L’anecdote de sa création est croustillante : « Je cherchais à coder un jeu ludique pour mon fils de 3-4 ans, et en voyant la simplicité de créer ce type d’applications, j’en ai fondé un studio ». Aetys, c’est aujourd’hui une trentaine d’applications et +500 000 téléchargements, chapeau ! Elle relance ensuite une autre startup, Sofizz, une communauté de femmes qui aiment sortir et partager des activités. Mais ça ne fonctionne pas autant que souhaité. 

La magie prend quand elle cofonde Jolimoi, il y a quatre ans, une plateforme qui réinvente le conseil beauté. Elles étaient 4, et aujourd’hui c’est un peu plus de 35 personnes réunies autour de ce projet. Mathilde s’occupe du produit et de la Tech. 

En parallèle de ses expériences professionnelles, Mathilde s’est beaucoup investie dans l’associatif, et ce, dès l’école : « J’ai fondé des associations autour de la parentalité, ce qui m’a donné les codes de ces milieux. Lors d’une rencontre dans une conférence en Belgique, j’ai été mise en relation avec Ellène Dijoux. L’idée était de créer un réseau de femmes dans la Tech pour échanger. Les gens ont bien adhéré à l’idée (aujourd’hui Duchess* compte environ 4000 mixtes) et on essaie d’intervenir sur des sujets variés : formation au code, role models, devenir speaker en tant que femme… ».

Le mouvement Women in Tech informe que seulement 7% des postes Tech sont occupés par des femmes. Pour quelles raisons selon toi ? 

Aujourd’hui dans l’orientation, les parents influent souvent sur le choix de leurs enfants, et il y a beaucoup de personnes qui ne voient pas le développement comme étant un secteur pour les femmes. Il y a très peu de représentations même s’il y en a de plus en plus dans les séries ou dans les films. Mais si on demande dans la rue à quelqu’un de te décrire un informaticien, tu as l’archétype d’un garçon dans sa cave et geek. Donc il y a beaucoup de stéréotypes, mais également le fait que ce soit lié aux maths. Oui, il y avait des mathématiques mais quand on fait une page web y’a pas de maths. C’est seulement de la sensibilité utilisateur, donc on est plus proche d’une recette de cuisine qu’un algorithme de mathématiques. Le fait que ce soit très lié avec les maths peut décourager des gens qui auraient plus de fibres sur d’autres domaines mais qui pourtant ne sont pas du tout incompatibles avec le développement informatique. On n’a pas besoin d’être bon en maths pour être un bon développeur.

C’était difficile de faire ta place en tant que C-level, qui plus est dans la tech ?

Chez Jolimoi non, car on est quatre fondatrices donc il n’y a pas de problème, ce n’est pas du tout un sujet. Des fois, ça peut être un avantage, mais souvent c’est une faiblesse d’être une femme. Mais ce ne sont pas des biais qui sont liés à la Tech, il y a une étude qui dit qu’on considérera toujours les femmes comme moi compétentes, et donc on te remettra toujours en question. Au bout d’un moment, je n’en tiens plus compte. Je vais évidemment considérer ce que disent mes managers ou alors mes collègues pour toujours m’améliorer mais au-delà, non. Le problème c’est que ces biais-là, tu ne les as pas directement. La conséquence est de ne pas avoir un job ou que l’on ne te fasse pas confiance.  

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes femmes qui souhaitent s’orienter dans la tech ? 

Je leur conseille de foncer, car c’est un métier hyper diversifié, on crée tous les jours, on peut travailler dans des milieux très variés et dans beaucoup de secteurs. Pour moi, c’est un métier qui est extrêmement créatif, qui se renouvelle énormément même si ça demande un certain investissement. Moi, c’est ma passion donc je passe mes week-ends à développer, mais il y a aussi des gens qui font ça en mode travail alimentaire et qui sont tout aussi épanouis et on est très content d’eux. Il faut aussi casser cette image là où des personnes effectuent un travail sans être passionnés mais qui le font bien, je trouve même cela plus sain. En ce moment, j’observe qu’il y a de plus en plus de femmes dans la data science car il n’y a pas d’a priori, c’est sûr que le chemin pour avoir plus de femmes sur les postes OPS va être long, on est bien en dessous des 5 %. 

Si tu avais une baguette magique, qu’est-ce que tu changerais ? 

Je pense que les formations sur les biais cognitifs peuvent être bénéfiques. Les biais, on les aura toujours car ils sont ancrés en nous. Mais ça pourrait être utile d’en parler plus, de voir comment ça marche, de comprendre les mécanismes… Pourquoi à CV égaux, on va en sélectionner un plutôt qu’un autre inconsciemment ? Si on n’est pas au courant, c’est compliqué d’appréhender ces mécanismes. Je conseille aussi de se mettre sur des réseaux, qui sont tous très ouverts et de ne pas hésiter à frapper à la porte pour échanger ou même créer des opportunités.

Qu’est-ce que t’apportes Tech.Rocks ? 

Moi, j’aime beaucoup les communautés, je trouve que tu t’enrichis des savoirs des autres, de leurs problèmes du quotidien. Bien sûr on a tous des secteurs différents, mais les problèmes de management, d’organisation, de communication ou de levée de fonds, d’autres les ont rencontrés. 

Il y a une certaine balance, car tu vas aider des gens qui sont moins avancés, et d’autres sont beaucoup plus avancés et vont pouvoir te tirer vers le haut. Ça fait gagner beaucoup de temps. Mais ça peut aussi t’apporter du réseau, juste découvrir de nouvelles personnes qui font des choses différentes, moi ça m’éclate de voir leurs challenges. Mais je vais parler aussi d’un concept chez Tech.Rocks, c’est le « book club » : on lit un livre en commun et puis, on échange dessus. On lit un chapitre par semaine et ensuite on explique ce que l’on a aimé ou pas, et en quoi ça fait écho dans nos structures. Donc ça permet d’avoir un autre angle d’échanges.

Merci Mathilde !

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